19.11.2009

AMOR ENCORE

Petits matins en perles d'or

La rosée, baisers sur ton corps,

Ton souffle, mon cœur qui bat fort

Sommeil de rêves quand on dort,

Nos âmes enfouies comme un trésor,

Mais l'absence et le vide encore…

 

On s'est tellement manqués,

Loin si loin nos pensées

Tellement folle distance

Qui voudrait nos silences,

User nos mots sucrés

Jour et jour retrouvés.

 

Chemin ruban qui se déguise,

Impatience, envie qui s'aiguise

Reviennent les heures insoumises,

Peau sur ta peau on s'électrise

Nos âmes que le temps vaporise,

Mais l'absence et la route grise.

 

Ciel pastel, ombres éthérées,

Ailes blanches, vent rose et parfumé,

Aéroport, temps arrêté,

Tes yeux, un éclat de brasier

Dans le creux du ventre allumé

Mais l'absence, amour pointillés.

 

 

 

 

 

 

07.10.2009

RECUEIL

Le bleu du vent, le chant du ciel

27.09.2009

LES ECHARPES DE MARTHE par Anita Berchenko

 

Les boules qui s'entrechoquent... Claquement sec de métal, bruit sourd au contact du gravier poussiéreux.

Marthe est assise sur un banc, elle suit distraitement les parties de pétanque. Comme tous les soirs en été. Parce qu'il fait bon enfin, après la fournaise de l'après midi. Qu'est-ce qu'elle pourrait faire d'autre Marthe ? La télé, elle l'a regardée toute la journée, cloîtrée derrière ses volets fermés. Le ouèb, comme ils disent, ça ne l'intéresse pas, c'est pas de son temps. Lire ou tricoter, il y a longtemps qu'elle ne peut plus, elle n'y voit plus assez. Alors elle prend le frais sur la place de la mairie.

Marthe, elle a fait 78 ans cette année. C'est pas rien ! Elle est à la fois toute ronde et toute plissée. Le cheveu un peu rare, plus que du blanc sur le crâne. Un visage aux joues flasques, aux lèvres pâles et tombantes, des yeux un peu fixes derrière des lunettes à monture dorée. Une petite vieille toute tassée, dans une robe bleu foncé, d'où sortent deux jambes épaisses, déformées par les varices et les œdèmes.

De temps en temps, elle discute avec les joueurs et les joueuses, elle commente les coups, parce qu'à force de regarder les parties, elle a fini par être connaisseuse. Si seulement ses jambes n'étaient pas si mauvaises, elle lancerait les boules elle aussi. Ou alors elle irait danser. Ce soir il y a bal musette sous la Halle. Oui, elle aimerait bien danser... Maintenant que René n'est plus là pour l'en empêcher. René, c'est son mari. Enfin, c'était. Il est mort à l'automne dernier. Depuis, il est sur le buffet, dans une petite urne en marbre noir, à côté du bocal des poissons rouges. Il n'en reste plus grand-chose, de René.

Pauvre Marthe. Elle n'a pas eu une vie facile. Elle avait tout juste 19 ans quand ils se sont mariés. Qu'il était beau René, grand, sec, et pourtant tellement solide. Marthe, elle adorait caresser les muscles durs qui saillaient sous la peau brune. Elle aimait le voir torse nu, transpirant sous le soleil, quand il bêchait, sarclait ou retournait la terre. Il était maraîcher. Il travaillait avec ses parents, une grosse exploitation, 10 hectares qui s'étendaient entre Montgaillard et Maurémont, dans le Lauragais. Des bonnes terres, qui rendaient bien. Mais contre de la sueur, beaucoup de sueur. A l'époque, il n'y avait pas toutes les machines d'aujourd'hui. Marthe, à peine mariée, était venue ajouter sa peine à celle des journaliers. Bru ou non des patrons, ça ne faisait pas de différence. Il ne fallait pas être fainéante. Mais elle était tellement amoureuse, Marthe, que ça valait bien toutes ces douleurs.

Il n'y avait que le dimanche, pour se reposer. Se reposer, et profiter un peu l'un de l'autre. Marthe, elle aimait bien traîner au lit, le dimanche. Dans la chaleur de René. Ses seins collés contre le dos musclé. Mais ça n'a pas duré...

René, lui, il préférait la pêche. Il se levait très tôt, presque avant l'aube. Il prenait ses cannes à pêche, ses appâts, et il partait sur les bords du canal du midi. Pour taquiner la perche. Ou la carpe.

Au début, Marthe l'accompagnait. Elle se levait, encore toute ensommeillée, préparait des pique-niques succulents. Dans le lever du jour humide de rosée, elle installait une grande couverture sur l'herbe de la berge. Elle se rendormait, et son corps qui rêvait du grand corps de René prenait des poses lascives. Mais René, imperturbable, fixait son bouchon sur la mouvance verte de l'eau qui filait entre les rives.

Finalement, Marthe arrêta de suivre son René. Le dimanche, elle se levait tard, mangeait seule, et pour s'occuper passait l'après-midi à tricoter. Elle tricotait des écharpes. C'était facile, c'était tout droit. Des écharpes de toutes les couleurs, de toutes les longueurs. Elle les entassait dans l'armoire de la chambre. De temps en temps, quand il n'y avait plus de place, elle les assemblait en couvertures. Pour le lit, le canapé, les fauteuils. Ça faisait des grandes pièces de laine bariolées, bizarres. Elle tricotait Marthe, et, maille après maille, au fur et à mesure que ses pelotes se vidaient, elle détestait René. Sa haine montait, rang par rang, comme les écharpes que patiemment elle construisait.

Elle détestait René, pour l'amour qu'elle n'avait pas, pour la solitude de ses dimanches, pour tout ce vide en elle. Les années passaient, les saisons voyaient se succéder les travaux aux champs, et quand bien même l'hiver retenait René à la maison, la haine de Marthe restait tapie, bien sage, pour ressortir intacte au printemps, dès l'ouverture de la pêche.

Forcément, ils n'avaient pas d'enfant. Pour ça, il aurait fallu que René y mette un peu du sien. Au début de leur mariage, bien sûr, il avait eu des ardeurs qui comblaient Marthe. Oh, pas tous les jours. Il faut dire que la terre était gourmande aussi de la vigueur de René. Et puis ça s'était arrêté. Comme si René avait vidé toute sa semence, en quelques mois.

Marthe avait lutté, au début. Elle s'était faite caressante, aguicheuse, tentatrice. Elle avait supplié, menacé. Puis finalement elle avait abandonné. René préférait pêcher, elle s'était mise à tricoter.

C'était pas facile pour Marthe, ces frustrations du corps. Vers la trentaine, elle avait des élans torrides qui la laissaient moite et alanguie. Il y avait bien les journaliers, leurs torses nus et indécents qu'ils dévoilaient à Marthe, quand au plus chaud de l'été tous les vêtements ou presque tombaient et qu'on s'arrosait à grands coups de jet. Marthe serait bien allée en rejoindre un, entre les rangs de figuiers, mais la belle-mère veillait. Et Marthe remballait ses envies. Et puis peu à peu, ça lui a passé. Son corps a arrêté de prendre possession de ses sens, elle a canalisé ses ardeurs dans le travail physique, et alimenté sa haine en forgeant des idées de vengeance.

Marthe et René ont vieilli, sont devenus patrons à la mort des parents de René. Les années ont continué de passer, René à la pêche, Marthe à son tricot.

Et puis un jour, un dimanche soir plutôt, René n'est pas rentré. Marthe voyait les heures défiler au cadran de l'horloge, et peu à peu l'obscurité s'épaississait au dehors. C'était une belle soirée d'automne, la table était mise, le gratin de courgettes attendait dans le four.

Finalement les gendarmes sont venus lui dire que René était mort. Un accident cardio-vasculaire. Après la crémation, quand on lui a remis la petite urne noire avec les cendres de René dedans, Marthe a vendu l'exploitation et s'est installée en ville.

Elle est bien Marthe, en ville. La nuit est bien avancée, maintenant. Sur la place de la mairie, le vent soulève un peu la robe de Marthe, toujours assise sur son banc. Le bal musette, sous la halle, est terminé, et les joueurs de boules boivent un dernier verre en guise de revanche. Marthe se lève en s'appuyant sur sa canne, ses jambes sont tellement mauvaises... C'est dommage, la musique était bonne et les parties de boules faisaient bien envie à Marthe. Elle traverse la place en lançant un salut à la cantonade, et rentre chez elle. Avant d'aller se coucher, Marthe s'approche du buffet, ouvre l'urne et prend entre ses doigts une pincée des cendres de René, qu'elle éparpille au-dessus du bocal des poissons rouges, qui, voraces, font des éclaboussures à la surface de l'eau.

- Tiens, dit Marthe, tu les aimais les poissons, hein René !

Et elle a un petit rire en refermant l'urne presque vide et en la reposant sur le buffet, à côté du bocal des poissons rouges.